dimanche 28 octobre 2012

974 - Névroses à la naphtaline

Depuis trente ans la couronne mortuaire desséchée croupit au fond du placard de la vieille fille, exhalant des effluves voluptueusement âcres, rances et mystérieux. C’est son trésor à elle, sa relique chérie, le point de départ de ses ivresses passéistes. Trente ans d’abstinence sexuelle enragée. Trois décennies de plaisirs délicieusement inassouvis...

Chaque dimanche elle va polir le tombeau familial de ses caresses glacées occasionnellement mêlées de postillons (issus des psalmodies de ses inintelligibles prières), vêtue de son légendaire manteau. Rigide. Plombé par un siècle de retard sur la mode. 

Avec son allure d’une époque révolue, elle ressemble à une statue en marche vers des souvenirs jaunis. Une marche arrière en réalité, grotesque et troublante, en direction de la poussière. Une fuite à reculons.

Sur la cheminée de sa chambre, de vieilles photos voilées par le temps présentent des visages graves de gens morts et oubliés. Comme de pâles fantômes en noir et blanc. Figés dans le silence pieux de cette pièce au relent de cadavre, aux couleurs d’ennui.

Au-dessus de son lit, désert de sècheresse, véritable temple de tristesse, éden de chasteté interdit aux hommes, bref sanctuaire de sa solitude, un crucifix rouillé veille sur la pureté de son hymen.

Ce chignon ambulant affectionne les atmosphères pesantes, austères et sinistres des dimanches de pluie passés à coudre en songeant au passé dans la pénombre de sa demeure honnête et navrée. Avec pour seules compagnies le grand corps froid en bois de l’horloge et le chant monotone de la théière suant sur le feu.

Le “cercueil debout qui sonne les heures” est d’ailleurs la seule silhouette vaguement humaine avec qui elle a des rapports un tant soit peu intimes. Le soir en la remontant elle lui confie les menus évènements survenus dans sa journée vide, que ce soit à propos d’un dé à coudre égaré ou d’un oiseau venu chaparder quelque miette de vieux pain, lui parle de son existence de recluse, de ses errances au cimetière, de son renoncement à la chair, de sa mort, enfin de tous ces sujets insignifiants, mais surtout morbides, qui lui sont chers.

A cinquante ans, cette plante sans saveur aux formes atrophiées par des années de prières hypocrites s‘est subitement enflammée pour son curé, un trentenaire séduisant et musculeux au regard cérulescent dont elle convoite les mâles faveurs depuis sa rêche alcôve (en prenant soin lors de ses fièvres lubriques de retourner le crucifix).

Après quelques vaines, pathétiques et calamiteuse tentatives de séduction auprès de cet improbable objet de culte amoureux, blessée de n’avoir point été désirée par l'éphèbe d’église, elle s’est définitivement réfugiée dans ses névroses.

Désormais chez elle la pluie monotone de la pendule meuble toute sa vie, tissant de ses tic-tac horripilants un suaire de spleen sans fin.

VOIR LA VIDEO :

https://rutube.ru/video/74782f59f06a098f58d1d65e4e3626ba/

http://www.dailymotion.com/video/x55ith4

4 commentaires:

Liliana Dumitru a dit…

Les vieilles filles sont, décidément, une inépuisable source d'inspiration pour vous, ce qui fait leur gloire. Très bon texte, j'aime beaucoup.

Liliana Dumitru a dit…

Seule la beauté magnétique de Farrah Fawcett puisse donner une image de l’éclat des textes izarriens.

cosette a dit…

j'excècre toutes ces mégères qui préfèrent pleurer ces personnes mortes et qui n'ont rien fait pour les aimer de leur vivant. Tout cela pour se donner bonne conscience aux yeux de leur bon Dieu. Ces larmoiements piteux et hypocrites ne font que rendre pathétiques ces pleureuses. Plutôt que leur amener sur leur tombeau ces fleurs à la senteur de chiotte elles auraient mieux fait de les soutenir de leur vivant, de les aimer un tout petit peu ou du moins faire semblant.....

Raphaël Zacharie de IZARRA a dit…

Cosette,

Moi aussi je déteste ces caractères égoïstes et âmes étriquées mais c'est précisément parce que je les déteste si amoureusement que je leur fais tant de place sous ma plume.

Ces personnages odieux sont avant tout des merveilles littéraires.

Raphaël Zacharie de IZARRA